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Octobre 2007 : 1 entrée(s)

Dans le genre de travail que je fais depuis quelques années, il y a une règle d'or qui veut qu'on ne s'investisse pas émotionnellement dans le travail... pour arriver à continuer.  Aujourd'hui, j'ai failli à cette règle… J'ai le coeur gros et, comme souvent quand ça m'arrive, je délivre en quelques lignes…

Certains, pour pouvoir passer à travers, font de l´humour, tantôt sarcastique, tantôt noir. Je comprends et, à la limite, j'approuve qu'on puisse en venir à dédramatiser certaines situations en faisant de l'humour… Les gamins entre eux le font… Innocence dénuée de méchanceté ! La fameuse expression : « pas de bras, pas de chocolat… »

Pour plusieurs, c'est inadmissible, ça devient de la condescendance ou un manque de respect. Pour moi, c'est une protection contre la chute éventuelle vers le côté obscur… Pas celui de la « force », celui du discours rempli d'amour qui fait pleurer tout le monde mais qui, en même temps, repose sur une quête égoïste de l'interlocuteur… OUI ! J'ai touché la souffrance, ACCUEILLEZ MOI ! Bon ! Passons la phase hippie… et retournons à nos moutons !

Contrairement à ce que plusieurs tentent de nous faire croire, il existe peu de raisons pour travailler avec les plus démunis. J'ai connu une manne innombrable de gens qui le faisaient pour se guérir eux-mêmes. À l'université entre autres, au département de service social, les carence affectives pullulaient de toutes parts… Est-ce une prémisse ? Suis-je atteint ? Je ne sais pas, je cherche cette blessure en moi et je ne la trouve pas. Mon équilibre personnel est fondé sur la souffrance des autres… Je n'aime pas les faire souffrir, mais je me sens chanceux et vivant quand je réussis à faire un bon coup ou juste à créer une relation de confiance là où plusieurs ont échoué. Donc, ce serait une partie de mon côté égoïste, peut être ?

Dans le livre Quand la conscience s´élève, on parlait de mère Theresa qui retirait un certain bénéfice de l'aide qu'elle apportait.  NON ! JE SAIS qu'elle ne faisait pas d'argent et n'extorquait personne ! Si vous lisez le livre un jour, vous comprendrez ce que je veux dire. Mais vous devrez dépasser le côté un peu trop catho de l'ouvrage, pour vous concentrer sur le sens profond des messages…

Je suis parti du Canada pour plusieurs raisons, je l'ai déjà dit.  Parmi ces raisons, la grosse machine à faire du bien, la grosse MAFIA DU BIEN. Derrière l'aide aux plus démunis se cache une réalité qui devenait trop lourde à mes yeux et, sans le vouloir, j'en devenais un acteur. Ma parole était devenue importante quand on parlait des enfants de la rue et, moi aussi comme d'autres, je pouvais influencer les réflexions entourant certaines sources de financement. J'avais un bon salaire et je connaissais l'indécence de la grosse machine à faire du bien… j'en faisais partie ! J'avais balancé vers le côté obscur ! Je suis parti, entre autres, à cause de cela. Je jouais dans la cour de ceux que je me plaisais à haïr… sans cette haine, mon travail n'avait plus le même sens. Je devais trouver ailleurs, je n ai pas trouvé, je suis parti !

Bon ça recommence ! On dirait qu'à chaque fois que j'atteins un niveau de souffrance aussi élevé que le gamin d'aujourd'hui, je dois me retourner et cracher du venin sur quelqu'un. C'est ça, je crois, mon système de protection à moi. Dénoncer, se fâcher et tenter de faire comprendre à quel point ces enfants sont utilisés, malgré leur malheur. Ce n'était pas le but de l'exercice d'aujourd'hui... Je vais tenter de me concentrer sur mon histoire.

Un certain après midi

Alors ! L'ambassade de France m'appelle en fin de journée. WOW ! Premier appel où l'interlocuteur me demande par mon nom, en un an ! Bon ! On a tous des cellulaires, alors les appels au bureau, pour moi, sont plutôt rares. La secrétaire me demande si c'est moi, monsieur Gagnon « lol », un an plus tard… »

La dame de l'ambassade me dit que le projet que j'ai déposé lui a plu et qu'elle veut avoir un peu plus de détails. Ça me fait un peu rire, ici, l'impressionnante bureaucratie et l'administration derrière un projet. On est en Afrique où plein de gens ne savent pas ouvrir un ordinateur, mais les demandes de financement sont très semblables à celles que l'on dépose au Canada… et au Canada, ben on a souvent une armée d'adjoints administratifs payés au gros prix pour remplir ces trucs-là. Je ne critique pas, je constate !

Le projet touche le trafic des enfants. Sujet chaud au Mozambique puisque très dur à déceler. Un gamin de la rue qui disparaît, tout le monde s'en fout !  Et ceux qui ne s'en foutent pas ne sauront jamais ce qui s'est réellement passé. Vu la position physique du Mozambique, il existe un couloir par où passe ce type de commerce, mais personne n'en parle trop…  En 95, une bonne sœur dans le nord fut assassinés parce qu'elle avait dénoncé ce fait. Ce sont les archives les plus fraîches que j'ai trouvées, pour l'instant.

Nous discutons donc, la dame et moi, et après m'avoir dit ce dont elle avait besoin, elle ajoute qu'il y a un gamin devant l'ambassade, qui est mal en point et qui est là depuis un jour ou deux. Ce coin-là, tout le monde le connaît, l'ambassade de France est sur le coin de la rue où le premier ministre a sa résidence. Donc là où on ne peut pas marcher sur le trottoir, ni prendre des photos… (il y a des tourelles avec des tits monsieurs armés dedans.)

Elle me demande ce qu'ils peuvent faire. La première réponse que j'ai eu envie de lui donner, ben, c'est d'apperler les centaines d'organismes qui travaillent avec les jeunes de la rue (c'est aussi un peu à cause d'eux que j'ai tant de difficultés à faire financer notre travail).

Triste redondance (c'est pareil au QC) ! Plein d'organismes  revendiquent le droit du soutien financier parce qu'ils font plein de trucs pour les gamins, sous prétexte que ça les empêchera d'aller dans la rue, peut être, un jour… Je n'ai rien contre ça et, à la limite, c'est nécessaire. Mon problème, c'est que là, présentement, il y a encore un gamin qui est passé dans le filet et il est sur la rue et mal en point. 

Je me sens un peu obligé de lui dire que je vais aller le voir. Elle ne me l'a pas demandé, mais elle m'a appelé et, en THÉORIE, c'est moi qui dois être capable de faire quelque chose… Merde ! Mon partenaire est parti ! Je devrai y aller seul !

Le logisticien de mon ONG est ici. Alors, je lui demande un lift.  On arrive là et je ne le trouve pas tout de suite… Finalement oui,  sur le trottoir présidentiel, boîtant et habillér en haillons. Il est vraiment mal en point !

J'essaie de le faire traverser, lui fais des signes et lui montre une orange que j'avais apportée pour lui. Je me rends compte à quel point j'ai l'air d'un con, comme un touriste dans un zoo qui essaie d'attirer un animal avec des peanuts…

Enfin, je décide de traverser, d'aller le chercher. Je n'avais pas fait cinq pas que j'entends le bruit d'un AK-47 qu'on charge (ou une arme quelconque). De l'autre côté du mur, une tête couverte d'un béret me fait signe de ne pas avancer. Le dilemme est vite résolu dans ma tête : je me retourne et regagne le trottoir.

Il y a beaucoup de trafic et si j´appelle le gamin, il risque aussi de se faire frapper. Je retourne bredouille à la voiture. Le logisticien me dit que ça ne vaut pas la peine et que c'était dangereux pour rien. Je lui demande de me redéposer au bureau, j'essaierai d'y aller en voiture…

Je repars donc seul du bureau avec ma voiture (« voiture », il faut le dire vite ;)  ) Je retourne sur les lieux de mon histoire. Avant de sortir de ma voiture, je prends quelques minutes pour admirer la vue. Cette ville est un contraste en soi ! Je suis au milieu d'un paradoxe… La plage s'étend à perte de vue devant moi, il y a de petits oiseaux qui chantent dans les haies de bougainvilliers et de verdure, je suis près de la résidence du Premier ministre… et des ambassades. Il ne faut pas oublier !

Je cherche alors le gamin… Je pense que j'aurais pu juste me fier à mon odorat… Il est assis au milieu du rond point. Je peux donc y aller. Je m'approche doucement et j'essaie de le rassurer. Mon portugais est usuel, mais suffisant pour communiquer la base d'une présentation ;)

Il ne me répond rien mais mon premier constat est assez rough… il a été battu, il est couvert de plaies et sa main droite semble paralysée.  Il a le regard vide et facilement comparable à celui d'un chien battu. Je m'assois et j'arrête de parler ;), lui offre une orange et m'en pèle une… ÉPAIS ! Sa paralysie ne lui permet pas d'éplucher l'orange... Alors, il essaie… Finalement, je lui donne la mienne et un bout de pain que j'avais acheté sur la route.

Qu'est-ce que fait un chien qui n'a pas mangé depuis quelques jours ? Il s'empiffre. Triste analogie, mais c'est la seule que j'aie. Il engloutit le tout à une vitesse étonnante… nous restons assis tous les deux à se regarder, en silence. Les tristes tentatives de communication me font dire qu'il ne parle pas portugais (ce qui est fréquent chez les gamins de la rue) ou que le retard mental dont il semble atteint ne lui donne pas la parole… J'évalue qu'il a entre 8 et 11 ans. Vu l'odeur et l'état de ses vêtements, il est à la rue depuis un certain temps.

Je suis resté une heure environ, assis là, à sourire et à me faire rendre ce petit rire timide. On a communiqué, cette journée-là, même si je ne suis pas sûr qu'il parlait. Je dois partir ! Ma présence est trop remarquée et je suis seul… Je lui dis quand même que je reviendrai demain. Il a refusé toutes mes offres de le déplacer ou de l'accompagner ailleurs (je ne sais pas où je l'aurais amené de toute façon). Le premier contact est fait. Je reviendrai !

En retournant à la voiture, je croise un des gardes de l'ambassade.  Nous discutons un peu du gamin et je lui demande s'il peut essayer de savoir son nom, s'il le revoit traîner dans le coin ! Il est sympathique. En arrivant à ma voiture, je parle aussi avec un pur étranger et il répond à mon hypothèse… Le gamin a été battu par les policiers...

Je reste un peu dans ma voiture, regardant encore la scène.  Devant moi, toute la délégation de gros trucks et de 4x4 passe. Unicef, MSF, etc. Toutes les ambassades ont des voitures qui coûtent une fortune et sur lesquelles on affiche fièrement les drapeaux… Plein d'organisations qui font des millions par année pour l'aide humanitaire passent devant moi à ce rond point avec ce gamin au milieu… Paradoxe et ironie !

En m'en allant, je décide de faire un tour et de repasser par le rond point. Quelques minutes plus tard, je suis revenu là où je viens de passer une heure mémorable. Le gamin est en train de se débattre pour garder son orange. Devant lui, quelqu´un de très bien habillé essaie de la lui enlever. Le temps de faire le tour du rond point, les deux se sont séparés et sont partis chacun dans leur direction. Je ne sais plus où est l'orange...

Je suis rentré à la maison, ce soir-là, muet ! Ça fait maintenant presque un an que je suis ici et, en une heure, j'ai compris beaucoup de choses... qui ne s'écrivent pas. 

Je repasse régulièrement à ce rond point. Je n'ai jamais revu le gamin.

Ian

Ajouté le 16 Octobre 2007           [ Voir les commentaire(s) ]   [ Ajouter un commentaire ]

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